Villa de Madame Manorama Sarabhai, Ahmedabad, Inde, 1951
Le pays est tropical. La mousson sévit deux mois par année et c'est un duo de déluges et de raies de soleil alternés. Un architecte d'occident a appris son métier pendant toute une vie; aux Indes c'est toujours ce métier qu'il faut appliquer, mais il faut l'adapter à un programme antagoniste: le confort c'est le froid, c'est le courant d'air, c'est l'ombre. Et pourtant le soleil doit pénétrer aux heures favorables, aux saisons utiles. Les moustiques sont partout et les fenêtres ne peuvent pas être ouvertes sans certains aménagements. Qu'il s'agisse de logis, qu'il s'agisse de bureaux, qu'il s'agisse de palais, les données du problème sont dictées par un soleil implacable avec des conditions variant d'un mois à l'autre en température, en humidité et en sécheresse - tous facteurs contradictoires. Jouer le rôle de l'architecte moderne dans ces conditions n'est pas facile.

C'est en pays tempéré, à Paris, que j'ai ressenti les effets inamicaux du soleil à certaines saisons (l'été) derrière un vitrage de verre. Ce vitrage qui est adorable pendant dix mois devient un ennemi à la canicule. Il fallait donc inventer quelque chose. C'est dans mon atelier privé de la rue Nungesser et Coli où je souffrais en silence (pour cause!) que j'ai ouvert l'œil sur les brise-soleil, que je les ai imaginés, que je les ai baptisés de ce terme devenu aujourd'hui universel: brise-soleil (sun-breaker). Et aussi universellement connu et exploité... même de travers!!! Par exemple, tel bâtiment d'une aérogare récente dont une façade était garnie d'imposants brise-soleil, mais c'était la façade nord! Dans une autre aérogare, en Orient, munie des brise-soleil imités de la Haute Cour de Chandigarh; le budget ayant été rogné... on a supprimé la profondeur des brise-soleil!!! On devine la suite! Le dessinateur pseudo-moderne s'était offert le motif tout cuit pour alimenter son crayon d'épigone.

La maison Sarabhai est implantée d'après les vents dominants (pour être traversée de courants d'air), et ses façades munies de brise-soleil.

Une autre recherche fut poursuivie: reprendre contact avec les matériaux dignes et fondamentaux de l'architecture: la brique amie de l'homme, le béton brut ami aussi, les enduits blancs amis de l'homme, la présence de couleurs intenses provocatrices de joie, etc ...

Comme structure, des voûtes catalanes : berceaux de tuiles plates montées au plâtre sans coffrage, doublés d'un rang de briques hourdées au ciment. Ces demi-cylindres portent sur des murs par l'intermédiaire d'un linteau de béton brut. La composition consiste à ouvrir des trous dans ces murs, tout parallèles, en jouant des pleins et des vides. Mais en jouant intensément le jeu architectural.

Il y a dans cette maison beaucoup de recherches. Une des plus brillantes solutions est celle de la toiture. Les demi-cylindres des voûtes, une fois l'étanchéité assurée, sont recouverts de terre et le dessus de la maison devient un magnifique jardin de gazons parfaits et de fleurs... séduisantes que l'architecte auteur des plans aimerait plutôt rares qu'abusives. L'architecte Le Corbusier déclare la guerre, en principe, aux jardiniers quels qu'ils soient qui, bien qu'étant envoyés du ciel, donnent un faux visage à la vie en imposant les plantes précisément exotiques et multipliant exagérément des plantes dénommées "rares", faussant, faussant... sous le couvert de la nature, faussant l'ambiance même.

Les photographies de la maison Manorama Sarabhai sont prises avant la fin du chantier. Telles sont les brutalités de "l'Information"! On ne manquera pas d'admirer une piscine au pied d'un toboggan majestueux, piscine réduite par la sollicitude d'une mère anxieuse au rôle de bassin refroidisseur d'air conditionné. Triste aventure pour un toboggan de tremper son nez dans une cuvette de bains de pieds. Il y aurait bien une solution: celle d'exécuter les dessins de l'architecte, auteur du projet!

La beauté des voûtes cylindrées catalanes réclamait le calme. On y a, pour des raisons d'économie, accroché les grosses palettes de ventilateurs qui font hou hou dans le plafond. Des ventilateurs à pied, mobiles et orientables, eussent été à leur place.

Le sol est en pierres de madras d'un noir discret appareillées selon une méthode nouvelle appliquée par Le Corbusier dans tous ses dallages de pierre selon les ressources du Modulor. Ceci permet à l'entrepreneur de n'avoir aucun déchet tout en réalisant une richesse harmonique inégalée jusqu'ici. Ceci est valable à Ahmedabad pour la maison Sarabhai, la maison Shodhan, le Palais des Millowners, le Musée. Et de même à Chandigarh pour tous les palais du Capitol. Il en sera reparlé au moment venu. On a nommé ce dallage : "dallage optime".

Extrait de Le Corbusier, Oeuvre complète, volume 6, 1952-1957
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Villa de Madame Manorama Sarabhai, Ahmedabad
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Christian Staub
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Photo : Balkrishna V. Doshi 1956
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Photo : Balkrishna V. Doshi 1956
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Christian Staub
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Photo : Arvind J. Talati 1958
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Photo : Balkrishna V. Doshi 1956
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